J'ai eu la chance de connaître un prêtre ; l'abbé Jean Sommens, qui a eu une immense influence sur moi. Avec qui j'ai eu une correspondance très poussée sur le plan religieux, de 14 à 20 ans.

Lorsque j'étais en colonie de vacances, à St Marsal (66), j'étais la seule à avoir demandé à aller à l'office religieux le dimanche. A cette époque là, déjà l'église de St Marsal n'avait plus du curé. L'abbé Sommens, était le prêtre de la Bastide. J'allais donc à l'église le dimanche matin, là-bas ; et c'est ainsi que j'ai fait sa connaissance.

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Comme je voulais être religieuse, j'ai proposé de venir plus tôt le dimanche pour nettoyer l'adorable petite église. Et c'est ainsi que nous avons fait plus ample connaissance. Je suis allée là bas trois années de suite, un mois à chaque fois ; et entre mes passages, nous avons commencé à correspondre.

Par la suite, je n'y suis plus retournée ; mais nous avons continué à nous écrire. A l'époque ou le courrier avait encore toute son importance, et où « établir une correspondance » représentait vraiment quelque chose.

L'abbé, était un prêtre classique, pour l'époque. A savoir, en soutane. Jamais je ne lui ai demandé son âge, mais je dirais qu'il n'était pas loin de 70 ans. Mais ce qu'il avait d'extraordinaire, c'est qu'il rapportait à la vie de tous les jours, ce que l'évangile disait dans la bible. Il était mon confident biblique ! Celui à qui je parlais de mes doutes et questionnements sur la religion telle que la bible la décrit. Celui qui me répondait avec tant de lucidité, et non pas dans un extrémisme religieux qui n'aurait correspondu à rien de ce que j'attendais.

Le dernier courrier que j'ai reçu de lui, a été pour me féliciter de la naissance de Raphaël. Puis plus rien. Jusqu'au jour où en fin d'année 1982, j'ai reçu un courrier de l’évêché, m'annonçant son décès. Comme j'ai pleuré !!! Comme j'ai prié !!!

Toujours est-il, que l'abbé Sommens avait un principe très prononcé du pardon. Et de cette phrase de l'évangile : « Pardonne-nous nos offenses, comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensé ».

Combien de fois, m'a t-il dit : « ressens-tu de la colère ? » (je répondais « oui »).

« Cette colère te mènerait-elle à vouloir faire du mal à cette personne  ? » (je répondais « non, tout de même pas, mais je en serais pas mécontente que Dieu s'en charge lui-même ! »).

Tu ressentirais du bonheur à la souffrance de cette personne ? (je répondais « non .. même pas ! »). « Tu es donc dans le pardon ! » (« Non, je ne pardonne pas ce qui a été fait ! »)

« Pardonner, c'est juste ne pas en tenir rigueur, et ne pas punir. Ce n'est pas non plus n'y donner aucune importance. Mais en ne pardonnant pas, tu ne te libéres jamais de ce qui a été fait. Tu entretiens un sentiment qui ne correspond pas à la catholique que tu es.  Apprends à pardonner pour rester digne de la personne que tu es. A partir du moment ou toi aussi, tu as des choses à te faire certainement pardonner, il faut savoir pardonner aux autres, toi-même ».

Forcement, entre 15 et 16 ans, la rebelle que j'étais tout de même, a eu droit à cette vision des choses tant de fois, et avec tant de conviction de la part de l'abbé, que petit à petit, c'est aussi ma façon de réagir face aux moments durs de ma vie. Pardonner. Ne pas oublier, mais pardonner ! Pardonner aux personnes qui font des choses par stupidité ; par cupidité ; par méchanceté. 

Grâce à l'abbé Sommens, j'ai un pouvoir à pardonner, qui étonne mon entourage, et souvent m'étonne moi-même.

J'ai pardonné à celui qui m'abandonait sur les trottoirs de Paris pendant des heures alors que je n'étais qu'une petite fille. Pour finir d'ailleurs par m'abandonner définitivement ....

J'ai pardonné à ce malade qui aimait tellement la petite fille que j'étais ...

J'ai pardonné les coups et les humiliations psychologiques .... 

Sans aucun doute, parce que je vis mieux dans le pardon, que dans la rancœur. 

Dernièrement, une personne qui  m'a vraiment pourrit la vie pendant plusieurs années, mais que j'étais obligée de supporter ; m'a annoncé qu'elle allait avoir des changements dans sa vie. Je lui ai répondu que j'étais contente pour elle. Et j'étais sincère. A partir du moment où je ne lui souhaite pas de mal, je suis contente pour elle. Le pardon permet aussi de pouvoir garder un fonctionnement sain sans altérer les réactions normales. 

C'était sans compter qu'elle reste elle-même jusqu'au bout.  car elle n'a rien trouvé de mieux que de me dire de ne pas être hypocrite ! Et que je n'avais besoin de lui dire ça.

J'ai alors été submergée par un énorme sentiment. De la colère ? Même pas … Mais de la pitié, oui. Complètement ! Pas la pitié liée à l'affliction ; mais ce sentiment de pitié qui est ressenti par le biais d'un total mépris, sur ce mental dédaigneux qui était en face de moi. 

Comme disait l'abbé, le pardon, ce n'est pas oublier ; c'est remplacer un sentiment de haine par un sentiment de pitié.

Lorsque nous nous sommes séparées, la voix de l'abbé Sommens raisonnait dans ma tête « Pardonne-nous nos offenses, comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensé ». …